Alexa vous ment.
HAL 9000 de « 2001 L’odyssée de l’espace » marqua les imaginaires de sa voix d’outre-tombe. Puis la fiction laissa place à la réalité : Siri d’Apple, et maintenant Alexa, la voix d’Amazon. La machine parle.
Le monde est un son. Du mythe d’Orphée aux mantras d’Inde, la voix incarne la complexité de nos identités. Elle se crée en langage pour raconter nos destinées. Elle se lie avec la diversité de nos cosmos. En quoi se différencie le bruit du tonnerre, du cri de l’enfant ? L’un est une onde bruyante, l’autre une onde animée. A quelle catégorie appartient la voix d’Alexa ? A la première.
L’homo sapiens-sapiens est devenu l’Homo-clientus. Il détient dorénavant le pouvoir par la connaissance et l’ubiquité dans le processus de ses achats. De sa nouvelle essence, le voila extrêmement volatile. D’où la nécessité de mettre en place une relation client efficace pour le capter, puis le fidéliser. Alexa serait la quintessence de cette relation. Elle lui fait vivre une expérience sensorielle et humaine : elle lui parle, mais Alexa ment.
Alexa n’est pas une voix. Elle ne s’ancre pas dans le vivant. Elle est programmable. Au delà du verbe, le langage est une musicalité. L’Homo-clientus, comme tous ses ancêtres, modèle la sienne par mimétisme en s’inspirant des prosodies singulières des communautés familiales, socioculturelles qui l’environnent. Sa voix est son identité. A laquelle Alexa peut-elle s’identifier ? A aucune, elle ne cherche pas à être. Alexa ment.
La voix exprime l’émotion. La parole devient compréhensible grâce à l’expressivité des sentiments. L’oral repose sur ce lien sensible. Inscrire dans la relation-client une voix renforce l’impression de proximité. Alexa charme de sa voix. Elle sait reconnaître et s’adapter à l’état d’esprit de l’Homo-clientus. Mais elle n’est ni végétale, ni animale, sa voix n’a rien de sentimentale. Alexa ment.
Si l’appétence de l’Homo-clientus à devenir narcissique s’enfle aux grés de ses selfies, il n’en demeure pas moins un être social dont la conscience de son existence passe par son semblable, un autre-moi. La voix, la parole, la conversation composent le triptyque sublimé de la conscience de lui même. Il se relie à lui, et aux autres par sa voix. Parler, c’est exister, et dans la même temporalité, faire exister l’autre. Nos voix nous font nous rencontrer, nous co-construire. A l’aune d’un « Bonjour ! » engagé et sincère, associé à des regards croisés, laquelle salutation pourra à cette unique condition, générer un sentiment de prise en compte réciproque, de considération mutuelle. A défaut, c’est une impression très désagréable d’être ignoré, d’être transparent à l’autre. D’un(e) chef(fe) de rang décrivant un menu, à un(e) conseiller(ère) d’un call-center, cette relation-client fait vivre à l’Homo-clientus l’expérience de sa propre humanité. Alexa aurait-elle plus de compétences, que lui manquerait l’essentiel absolu : un savoir-être vivant rayonnant dans sa voix. Elle ne peut pas être le miroir d’un autre moi. Alexa ment.
La reconnaissance vocale a des bienfaits sans conteste pour des personnes en situations d’handicap, comme pour bon nombre de services d’applications. Mais il faut rester lucide quant à la parfaite imitation, et se sauvegarder de plonger dans l’attirance dangereuse de cette voix chimérique car digitalisée. Amazon voudrait-il voler la voix aux Hommes ? Quand on sait ce qu’il advint de celui qui tenta de voler le feu au Dieux de l’Olympe….Il est peut être encore temps de changer de voie.

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